24.08.2006

Le Magicien



-Et ben, allez-y, vous gênez pas, fouillez ma vie, de toute façon, il ne reste plus rien ici !
-Bon, calmez-vous et ne vous inquiétez pas, on va s’y atteler. Si, en effet, vous n’avez plus rien, les vérifications prendront très peu de temps. En attendant, détendez-vous et amenez-moi tous vos papiers. Et arrêtez de déprimer »
L’inspecteur avait déjà l’habitude de ce genre de comportement mais il s’en amusait encore. Et là, il s’agissait, lui semblait-il, d’un véritable spectacle. Ou cet homme avait de talents d’acteurs insoupçonnés ou il avait vraiment un problème. Mais il était certain que cet écrivain lui cachait quelque chose. Ce truc qui clochait l’attirait. Il souhaitait en savoir plus.
« Alors vous avez perdu votre femme récemment ?
-Oui…
-Mais, vos problèmes d’argent, ça date d’avant ou d’après le décès de votre femme ?
-Attendez, je ne sais même pas si elle est morte. Si ça se trouve, à l’heure où je vous parle, elle est aux Bahamas…
L’écrivain continua sur sa lancée : disons qu’avant ce n’était déjà pas brillant. Après, j’ai définitivement coulé.
-Mais, cette maison, elle est à vous ou pas ?
-Excusez-moi de vous dire ça, monsieur l’Inspecteur, on m’avait prévenu, mais je ne pensais pas que vous pouviez être à tel point charognard ! Oui, cette maison est à moi et prenez-là si vous voulez : je m’en fous !
-Vous vous en foutez ? Vous êtes bien le premier à vous foutre d’une maison de cette valeur !
-Non, pas quand ce premier a perdu sa femme, sa vie…Ses yeux s’embuèrent mais les larmes n’apparurent pas. Non, il ne voulait plus rien dévoilé aujourd’hui.
-Très bien, Monsieur Linseuil, merci pour le café. Cette discussion m’a permis de mieux comprendre le problème : elle fut très intéressante. Un bon premier contact. Je vais y’aller mais nous seront très vite amenés à nous revoir, Monsieur Linseuil. A bientôt.
-C’est ça, à jamais, murmura l’écrivain !"
L’Inspecteur ne se formalisa pas de cette remarque qu’il connaissait aussi par cœur. Mais ce qui l’étonna plus, ce fut le ton employé par cet homme. Un timbre particulier, rauque, comme venue d’ailleurs, d’un lieu qu’il ne connaissait pas encore. Alors, l’Inspecteur ouvrit la porte, fit quelques pas, arriva au portail, l’ouvrit mais ne le referma pas.

21.05.2006

Le Magicien


L’inspecteur s’empressa d’accepter car il savait que l’écrivain ne le lui proposerait pas deux fois. D’autant plus qu’hier soir il était sorti assez tard. Il n’avait pu s’empêcher de faire une tournée des bars, là où il savait qu’il trouverait toujours un ami, une connaissance. Il était encore jeune et ses amis ignoraient la nature de son travail. Il leur cachait et prenait beaucoup de précautions pour qu’ils ne l’apprennent jamais. Non pas qu’il ait honte de son métier mais il lui semblait incompatible avec sa vie de noctambule. Et cette double facette n’était pas pour lui déplaire, bien au contraire. Il avait le bonheur, disait-il aux rares initiés, de connaître deux vies totalement différentes qui lui donnaient toutes deux satisfaction. Il ne voulait rien changer mais il reconnaissait cependant que tout ça demandait beaucoup d’énergie. Il était donc heureux mais souvent fatigué voire stressé.
Mais, à cet instant, l’inspecteur nageait dans le bonheur. Bien sûr, il se gardait bien de laisser paraître quelconques émotions devant son client. Mais tout représentant de l’Etat qu’il était, il n’en restait pas moins un fan impressionné par le talent de celui avec qui il discutait tranquillement ce matin en buvant son café.
Mais l’écrivain, lui, restait sur la défensive. Il ne parvenait pas à se détendre. Son visage était tendu, son corps penché en avant comme pour mieux en découdre avec cet homme qui s’installait tranquillement chez lui alors que bientôt, il le laisserait sur la paille. Non, décidément, on ne pouvait pas parler avec un homme comme lui. De toute façon, pour exercer un tel emploi, il fallait une case en moins ou une haine viscéral envers l’Homme. Il eut soudain l’impression d’être un pigeon qui cherchait désespérément à se maintenir en l’air tandis qu’un peu plus loin retentissait une voix venant de nulle part, ou peut-être de l’enfer : PULL ! Et ce chasseur voulait soi-disant parler, comme si de rien n’était ! Certainement, cherchait-il à en savoir plus sur lui, sur sa vie et son argent. Alors là, il ne serait pas déçu…
" Ecoutez : je n’ai plus rien ! Comment je dois vous le dire pour que vous compreniez ? Et c’est pas la peine de demander à ma femme, elle est persuadé que j’ai toujours autant d’argent et que je suis juste déprimé.
-Monsieur Linseuil, vous étiez, quoique vous puissiez me dire, un écrivain à succès. Vos premiers romans continuent d’ailleurs à très bien se vendre…
-Du vent tout ça ! s’écria l’écrivain. J’ai tout perdu !
-Ce n’est pas possible !
-Mais si, comment vous croyez que je vivais aussi bien : j’avais une porche, une cinquantaine de costumes, je mangeais tous les jours au restaurant. Mais vous croyez qu’on gagne autant en écrivant ? Vous le savez comme moi, ça coûte très cher tout ça ! Il fallait bien les suivre toutes ces starlettes, au restau, en boîte, en vacances…Je m’en sortais, je ne peux pas dire le contraire : j’empruntais et je remboursais. Puis, la disparition de ma femme, les frais d’avocats, plus de livres, plus d’inspiration, plus rien…
-Non, je ne peux pas croire ça."

24.02.2006

Le Magicien


Il observa sa mère qui se déplaçait toujours en de telle occasion pour voir briller son fils. Il prit le temps de parcourir chaque trait de son visage puis termina par ses yeux. Ils étaient bleus comme l’océan. On se serait attendu à trouver un petit îlot de fortune, un abri douillet au fond de ses prunelles irisées. Son regard était rempli d’amour pour son fils. Son père, lui, n’était pas là. Mais il avait pris soin d’envoyer un petit mot d’encouragement à son fils. En effet, depuis la brillante percée de l’écrivain, le père s’était rapproché de son fils. Et l’écrivain s’interrogeait sans cesse sur cette nouvelle proximité : il ne pouvait pas croire que son père était intéressé. Alors, il se disait que son père avait toujours été respectueux envers ceux qui avaient réussi, qui avaient du pouvoir et de l’argent et c’était là une suite logique. Mais, où était l’amour dans tout ça? Est-ce qu’auparavant son père nourrissait des sentiments à l’égard de son fils ? Dans le cas contraire, on ne pouvait pas appelé le sentiment actuel de l’amour. Ce n’était pas possible ! Mais, après tout, il s’en fichait. Son père ne l’intéressait pas plus que ça. Seul comptait sa mère, confidente et allié de toujours. Pourtant, étonnement, il gardait une amertume par rapport au comportement de son père. Il voulait savoir jusqu’où il irait. A quel point son père s’abaisserait devant lui ? Sans vraiment s’en apercevoir, il avait commencé sa lecture. Une mécanique bien huilée.

L’écrivain commença à lire. D’abord lentement puis avec plus d’assurance. Car, même s’il avait l’habitude d’être écouté, il connaissait toujours un petit moment d’hésitation et d’adaptation. Comme si, à chaque début de lecture, il revenait à ses doutes d’enfant.

Pas un bruit n’altérait la musique des mots. Elle résonnait dans la pièce, dans un rythme régulier, comme autant de preuves de l’existence de l’Ecrivain. Pourtant, celui-ci ne ressentait pas la satisfaction habituelle que procurait ce genre d’exercice de diction. Un peu trop calme peut-être.

30.01.2006

Le Magicien



CHAPITRE 2



L’écrivain était un jeune homme à qui tout avait réussi. Quatrième enfant d’une famille qui en comptait cinq, il avait été choyé non seulement par ses parents mais aussi par ces deux grandes sœurs et son grand frère. Seuls ses grands-parents étaient réservés à son égard. Ils pensaient que ses parents auraient pu s’arrêter à trois. Ce problème avait généré de nombreux conflits et, au fil des années, il était devenus un tabou dans la famille. L’écrivain vivait avec ce poids sur les épaules. Peut-être était-ce pour cette raison qu’il avait tant à prouver…Alors, il travaillait tous les jours, avec acharnement, pour se prouver à lui-même et à ses grands parents, qu’il existait et qu’il pouvait avoir une utilité pour les autres. Très jeune, il s’en alla. Très loin. Dans des pays encore coupés du monde extérieur. Et, à vingt cinq ans, il revint. Il avait gardé son visage juvénile. Des rêves et des images pleins la tête, le monde lui appartenait. Il se savait tellement doué qu’à quinze ans, il rêvait déjà de sa grande maison avec piscine. En faisant quoi ? Il ne le savait pas. Mais peu importait. Son talent, de toute façon, lui permettrait d’être le meilleur dans sa branche.

Mais un jour, son petit univers explosa. Il comprit enfin qu’on pouvait partir et voyager aussi loin qu’on le désirait mais l’esprit, la conscience, le vécu, les souvenirs étaient toujours là.

Il allait commencer sa lecture. Le public attendait. Sa cinq centième. Déjà. Tout c’était enchaîné. Très vite. Il n’avait jamais failli. Il réussissait enfin à montrer qu’il était utile, performant. On exécutait ses moindres désirs. L’argent coulait à flot. Et de plus en plus. L’argent appelle l’argent et l’écrivain devenait un homme d’affaire sans failles. Il pensait que même si ses prochains romans ne rencontraient pas le succès escompté, il gardait un pécule suffisant pour investir, acheter un immeuble, un commerce. Pourquoi pas une grande librairie au centre de Paris. Tout était possible aujourd’hui. Il ne craignait plus rien ni personne.

Rien ne lui faisait peur. Mais l’écrivain oubliait un élément. Il imaginait que l’esprit était lié au corps. Il pensait que les idées pouvaient se diriger, se façonner indépendamment du monde extérieur. " Moi, je sais ce que j’ai dans le crâne et ce que je veux dire à mes lecteurs. Tout est là", disait-il en montrant sa tête en conservant un sourire figé qui se dessinait nettement sur son visage lisse et juvénile.

30.12.2005

Le Magicien

Il déménagea sur Paris. Son premier roman remporta un vif succès auprès des critiques et des lecteurs. On lui prédisait une carrière vertigineuse. Malheureusement, l’écrivain passa plus de temps à profiter de cet eldorado qu’il avait tant attendu qu’à écrire les romans qu’il avait promis. Il dû faire face à ses promesses et, toujours aussi sûre de lui, il décida de livrer une autobiographie. N’ayant que peu d’anecdotes à raconter, il remplit les vides par des récits quelques peu surréalistes il s’efforça de passer le plus souvent possible dans des émissions télévisés de qualités très discutables. Il était heureux et ne comprenait pas qu’on attende encore quelque chose de lui. Et peu à peu, on l’écarta. Seule, pour la première fois face à l’échec, il ne vendait plus de livres. Le temps s’était évanoui. Et l’écrivain sentait que sa vie était vide de sens. Il venait d’avoir trente ans. Mais la sortie de son autobiographie lui donnait le sentiment d’avoir pris vingt ans en l’espace de quelques jours. Une nécrologie avant l’heure, en quelques sortes. Pleins d’illusions dans sa jeunesse, il voyait le temps lui échapper et ses rêves s’évanouir. Car, en devenant un auteur reconnu il espérait trouver le plaisir mais aussi l’extrême, le cœur de la vie, son essence grâce à des rencontres aussi multiples que diverses.

« Et si je le sauvais celui-là aussi ?

-tu en as déjà sauvé un miraculeusement. D’ailleurs, je n’ai toujours pas compris comment il s’en était sorti celui-là : une corde au cou, un quinzaine de bandits autour de lui et là, le super héros arrive, comme par enchantement, tue tout le monde et délivre le vaillant héros!?

-Et alors, je n’ai pas le droit d’en sauver plusieurs miraculeusement peut-être ?

-Si, bien sûr mais tu m’avais dit qu’il avait tué Greg et qu’il allait lui arriver quelque chose de terrible…

-Oui, mais il ne voulait pas vraiment le tuer : c’est plus un accident qu’un meurtre et puis, même s’il a fait exprès, il a des circonstances atténuantes.

-Comme tu veux. C’est ton personnage…

-Quoi, c’est mon personnage ! Je veux juste un peu de justice, rugit l’écrivain !

-de la justice ? Mais ce n’est qu’un roman ! Tu crois pas que tu devrais davantage te soucier du début de l’histoire, de l’action, des personnages ?

Mais l’écrivain avait le souci de l’organisation sociétale du monde nouvellement crée. Ancien enfant prodige, il voulait que tout soit parfait, que tout s’organise et s’imbrique. Conscient que par là même il s’éloignait de la réalité il était davantage soucieux de la nécessite de réussir sa création. Il fallait que l’élément perturbateur soit éliminé et que le héros accomplisse sa mission.

L’écrivain, perplexe, se demandait comment assembler les pièces du puzzle pour que justice soit enfin rendue. Il s’assit, réfléchit, se leva, prit un verre d’eau et revint consulter sa femme.

-Tu ferais quoi, toi, comme suite ?

-je ne sais pas moi, t’as qu’à le suicider, le marier à quelqu’un d’aussi fatiguant que toi. Mais, s’il te plait, arrête de me harceler et oublies-moi deux secondes, ajouta t’elle excédée.

-Ecoute, tu le sais, je n’ai plus le succès d’autrefois…Je dois faire un coup !

-Malheureusement, tu n’as plus grand-chose à dire. Ni à faire… »

L’écrivain comprit que sa femme allait bientôt lui échapper. Il serait alors seul.

-Alors, toi aussi, tu me laisses. Je suis perdu. Je serais prêt à vivre n’importe quoi pour avoir quelque chose à raconter.

-N’importe quoi, murmura t’elle comme pour être sûre de ce qu’elle avait entendu.

-Tu vas m’aider pour mon contrôle du fisc ?

-C’est encore ce truc qui t’angoisse ?

-J’ai l’impression qu’on va fouiller ma vie, qu’on va pénétrer dans mon intimité, la piétiner, la détruire…

-Arrête, ça c’est déjà fait…

-Cette nuit, j’ai fait un cauchemar : il faisait nuit. Une lumière blanche et froide a commencé à luire, à m’aveugler. Elle m’a pénétrée et m’a retirée tous mes souvenirs. Puis, j’étais tout seul dan un carré noir avec, venant de je ne sais où, un rire bruyant et sarcastique. Puis, il y’a eu un long silence. Et, tout d’un coup, on m’a lancée une bombe prête à exploser. J’attendais sans bouger qu’elle me réduise à néant. Mais cette bombe est restée silencieuse et a implosée. . Le mot FIN a jailli devant mes yeux.

-Ne t’inquiète pas, tu vas le faire ton coup, mais en attendant, tu devrais peut-être aller voir un docteur… »

Cette nuit là, sa femme l’entendit encore se lever, tourner en rond, explorer toutes les pièces de la maison comme si à tout moment un fantôme pouvait surgir de l’une d’elles. Mais cette fois-ci, elle crût entendre une porte s’ouvrir puis doucement se fermer. Elle sentait son mari prêt à tout dans sa quête. Jusqu’où irait-il ? L’écrivain avait, jusqu’ici tout réussi. Aujourd’hui, il connaissait son premier grand échec Un pressentiment l’envahit, elle frissonna, persuadée que son mari irait, seul, très loin...

17.12.2005

Le Magicien



CHAPITRE 1






"Soudain, un rocher se détacha. Jackson l’entendit mais, aveuglé par le soleil, il ne le vit pas dévaler la pente. Atteint par le rocher, il s’effondra. Le bruit sourd provoqué par sa chute alerta son ami. Celui-ci accourût et se précipita vers Jackson qui ne bougeait plus."

« -Qu’est-ce que tu en penses ? »

Chaque jour l’écrivain lisait à sa femme les dernières pages de son manuscrit.

Ses romans, c’étaient sa vie, sa Création. Il pouvait mettre des mots sur ses frustrations, rendre sa propre justice, redonner vie aux morts qui hantaient ses nuits. Un seul mot et son personnage revenait à la vie. Il pouvait également mélanger rêve et réalité : les mots étaient rois et l’écrivain Dieu. Mais un univers ne prend sens et vie que s’il est partagé. C’est pourquoi, il voulait voir ses livres publiés. Il commença donc patiemment à écumer les maisons d’éditions avec ses précieux manuscrits, ensemble d’univers en quête de reconnaissance de tous les autres dieux. Hélas, les refus s’étaient succédés. L’écrivain, tenace, essaya encore et encore n’ayant aucun doute sur la qualité de ses écrits, persuadé de connaître un succès inévitable. Car l’écrivain n’était pas vaniteux mais il vivait dans un monde sur mesure. Cette posture de héros lui permettait d’avancer sans douter et de croire, continuellement, sans faillir, à son talent. Son teint pâle, sa taille moyenne, voir petite, ses cheveux bruns et ses petites lunettes lui donnait un air d’adolescent. Il paraissait absent, coupé du monde et cultivait une distance qui lui permettait de garder un mystère presque romantique. Il avait dix-neuf ans mais en paraissait dix-sept. Cet aspect lui plaisait : sa jeunesse était l’alibi idéal de son idéalisme juvénile et il y tenait. Son enfance avait été dorée. L’écrivain n’avait jamais connu l’échec.

Alors, il attendit, confiant, les propositions des maisons d’éditions. Il attendit longtemps. Puis, un doute effleura son esprit. Et si personne n’acceptait ses écrits ? Peut-être, finalement, n’utilisait-il pas la bonne méthode ? Il tenta donc de séduire les maisons d’éditions autrement que par ses manuscrits. Ainsi, chaque semaine, il envoyât un bouquet de fleurs à toutes les maisons auxquelles il s’était adressé. Les jours de fête, il y joignait une boîte de chocolat.

Au bout de quelques mois, il reçut un coup de fil d’une dirigeante de l’une d’elles. Pleine de compassion pour cet homme qui ne savait plus quoi faire pour se faire remarquer. Huit ans plus tard, elle devenait sa femme.