23.11.2007
Chagrin d'école de Daniel Pennac

Ma mère, ce matin, m’a fait une surprise : elle sort de son sac le dernier Pennac, Chagrin d’école. Est-ce un clin d’œil à mon passé tumultueux d’élève en éternelle perdition? Bien évidemment, comme toute adepte invétérée d’un auteur, je me jette dessus. Sur la quatrième de couverture plus exactement. Et là, je tombe sur le bulletin de notes de Daniel Pennacchioni. Pas mal. Je n’aurais jamais pensé... Alors, lui aussi…Et puis, soudain, reviennent beaucoup de souvenirs. Ils déboulent sans prévenir et s’imposent, en nombre, accompagnant chaque mot du livre. Car chacun à les siens. Ils restent gravés dans la mémoire près à ressurgir dès que notre passé est évoqué. Daniel Pennac, immanquablement, les réveille. Des bons d’abord : une prof de math en sixième, la dernière à avoir imaginé pouvoir faire quelque chose de mon esprit débridé. Pragmatique, devant notre mutisme, elle avait enlevé de son vocabulaire les a, b, x, y, et autres lettres orphelines pour ne compter qu’en bonbons. En déménageant, cette année-là, je tombais dans une classe de redoublants. Un autre monde, des personnalités riches et une porte dérobée vers un univers où régnait amertume, désespoir et cynisme. Car les cancres sont souvent lucides et détachés, par là-même, du monde qu’on leur propose et qui n’est pas pour eux. Mon prof de math aussi avait changé. Celui-là lançait des craies sur les élèves qui n’écoutaient pas. Craies qui échouaient parfois aussi sur les rares élèves interpellés par ce pantin gesticulant qui semblait plus être devant un stand de tir que dans une salle de classe. Et quand il manquait de munitions, il prenait les tampons. Il en gardait plusieurs, en réserve, près du tableau noir. En quatrième, je suis tombé sur un dépressif qui dictait ses cours, usés par des années de récitations, avec le ton de quelqu’un qui allait se pendre. En troisième, c’était une hystérique. En seconde, apparemment, il avait des difficultés avec les maths. A chaque cours, il remplissait le tableau afin de résoudre une équation, se perdait visiblement dans ses calculs, puis, excédé, finissait toujours par dire : « puisque vous faites du bruit, j’efface, tant pis pour vous ! ». En première, le prof de math a passé l’année en tête à tête avec son tableau. Il était le seul à comprendre ce qu’il écrivait. Il avait un beau sourire, de magnifiques yeux bleus et nous avons passé notre année à essayer de le soudoyer. Notre jeu préféré : lui montrer l’étendue de notre incompétence en matière de mathématique. Il était outré mais, heureusement il gardait son beau sourire. Et nous remarquait enfin. Car, il me semble que c’est là un des problèmes de l’éducation. Les enseignants ont pour objectif de nous apprendre pleins de belles choses et les élèves, les cancres surtout parce que les autres, les élèves friandises, comme l’écrit Pennac, n’ont de toute façon jamais aucun problème. Avec le plus grand sérieux, voire même -encore pire- avec un sourire figé, un naturel déconcertant, ils récitent leurs leçons comme s’ils l’avaient toujours su. Mais le cancre, lui, ce qu’il veut, c’est se faire remarquer. Et tout est bon. Et plus les profs s’énervent, plus c’est drôle. Les pôôôvres ! Même s’il y’en a qui semblaient tout faire pour. Je ne sais pas comment ça se passe maintenant dans les écoles mais j’ai vu beaucoup de spécimens. Comme mon prof d’histoire, en seconde, qui faisait ses cours d’histoire-géo en catalan. Ou ce prof d’anglais qui ne savait pas parler anglais et que l’assistant n’arrivait jamais à comprendre. Comment voulez-vous faire des progrès quand vous l’avez trois ans de suite ? Pourtant, étonnement, j’ai un bon souvenir d’eux. Parce qu’ils étaient très humains. Il y’avait des échanges, ils étaient là. Et, pour ça, je les remercie tous de nous avoir accordé du temps, de l’énergie (et il en fallait !), bref, de nous avoir supportés. Bons ou moins bons, à défaut de nous transmettre une culture suffisante, ils nous ont beaucoup appris sur nous-même et sur les autres. La preuve : cette nostalgie qui nous accompagnent tous, tout au long de la vie. En revanche, d’autres enseignants m’ont abandonné à mon état de cancre. Souvent de bons enseignants, très calés dans leur matière mais piètres pédagogues. Ceux-là ont fait un premier contrôle puis m’ont oublié au fond de la classe. Aucun de mes chahuts d’enfant n’a suffi à attirer leur attention. Cataloguée mauvaise élève, je n’avais aucune chance puisqu’à leurs yeux, je n’existais plus.

Mais pourquoi Daniel Pennac a t’il écrit ce livre ? Nostalgie de prof ? Nostalgie d’élève ? Un peu des deux ? Une chose est sûre : son livre parle avant tout d’humanité, d’amour. Celui qui relie les hommes entre eux, celui qui peut manquer cruellement au cancre.
Daniel Pennac raconte son enfance, tente de comprendre, peut-être pour mieux cicatriser ses blessures d’enfant. Puis, il s’interroge. Comment a-t-il pu sortir de ce marasme pour devenir à son tour professeur. Quels sont ceux qui lui ont donné cette chance, qui ont crus en lui ?
Devenu enseignant, passé de l’autre coté de la barrière, comment en sauver d’autres tout en transmettant cet amour de la littérature ? Pas si facile. La mission est périlleuse, le serpent se mord facilement la queue. Alors, il faut de nouveau s’imaginer cancre, quitte à replonger dans ses souffrances, pour mieux appréhender celle de ses élèves. Pas si facile. Pourtant le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ? Quand on repense à tous ces Maximilien, nom donné par l’auteur à tout cancre patenté, qui cachent leur fragilité derrière leur masque de mauvais élève, est-ce que ça ne vaut pas le coup de les aider à le faire tomber, à croire en eux. La frontière est ténue, finalement, entre l’élève friandise et le petit braqueur de coffre. Une image de soi, de ceux qu’on aime de ceux qui nous entourent. Une certaine idée de l’autre, de l’amour ?
Je vous le disais, ce livre est profondément humain, un concentré de poésie, de tendresse, sensible, drôle, moderne (je n’aurai pas cru qu’il serait à la pointe du vocabulaire djeun’s avec l’utilisation de mots comme bollos par exemple), fidèle à ce que sont les romans de cet auteur qui ne nous plonge pas seulement dans la passé mais aussi dans un avenir qui nous parle non plus seulement d’argent, de nouvelles technologies et de marchés, mais de sentiments et de livres. Le paradis !
Et le prix Renaudot ? J’ai entendu quelqu’un -un membre du jury ?- dire que Daniel Pennac aura au moins une fois reçu un prix. Quel espoir pour les cancres passés et à venir ! Je serais tenté de leur dire qu’heureusement, aucune situation n’est figée. Mais c’est vrai que depuis le temps que Daniel Pennac en parle. Avec Merci, on aura bien compris. Il en avait tellement envie de son prix ! Alors, j’en profite, comme apparemment, il n’était même pas à la cérémonie –ah, l’esprit du cancre, quand il vous tient…- pour retranscrire un petit passage –le début- de cette pièce de théâtre :
« Nous sommes au théâtre, lui sur la scène, nous dans la salle.
Quand le rideau s’ouvre, il apparaît, de dos, à contre-jour, face à une autre salle qui nous fait vis-à-vis et qui l’applaudit à tout rompre. On le voit, ombre chinoise découpée dans le halo éblouissant des projecteurs. Il remercie l’autre salle qui l’ovationne.
Il crie :
-Merci ! »
Et je ne résiste pas à l’envie de mettre un autre extrait, tiré cette fois de Chagrin d’école, encore mieux que le bulletin, qui, à lui seul, montre que ce prix est amplement mérité :
« -En fait, tu as merdé, ce soir-là, avec Maximilien ! Trop furieux, peut-être, ou trop peureux, ça t’arrive à toi aussi d’avoir peur, particulièrement quand tu es fatigué. Tu sais très bien qu’il fallait prendre ce gars par le bras, l’amener chez toi, l’aider à faire son explication de texte, et discuter avec lui si nécessaire, quitte à l’engueuler, mais après avoir fait le devoir ! Répondre à la demande, c’était ça, l’urgence, puisque, par chance, il y’avait une demande ! Mal formulée ? D’accord ! Intéressée ? Toutes les demandes sont intéressées, tu le sais très bien ! C’est ton boulot de transformer l’intérêt calculé en intérêt pour le texte ! Mais plaquer Maximilien sur ce trottoir pour rentrer chez toi comme tu l’as fait, c’était laisser debout le mur qui vous sépare. Le consolider, même ! Il y’a une fable de la Fontaine là-dessus. Veux-tu que je te la récite ? Tu y joues le rôle principal !
L’enfant et le maître d’école
Dans ce récit je prétends faire voir
D'un certain sot la remontrance vaine.
Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir
En badinant sur les bords de la Seine.
Le ciel permit qu'un saule se trouva,
Dont le branchage, après Dieu, le sauva.
S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
Par cet endroit passe un maître d'école;
L'enfant lui crie: « Au secours! je péris.
Le magister, se tournant à ses cris,
D'un ton fort grave à contretemps s'avise
De le tancer : «Ah! le petit babouin !
Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise !
Et puis, prenez de tels fripons le soin.
Que les parents sont malheureux qu'il faille
Toujours veiller à semblable canaille !
Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort !»
Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.
Tout babillard, tout censeur, tout pédant
Se peut connaître au discours que j'avance.
Chacun des trois fait un peuple fort grand :
Le Créateur en a béni l'engeance.
En toute affaire ils ne font que songer
Aux moyens d'exercer leur langue.
Eh! mon ami, tire-moi de danger,
Tu feras après ta harangue. »
Bravo et encore merci à Daniel Pennac pour ce qu’il nous offre.
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